Le troupeau tonitruant

À l’aube du quatrième jour, le brouillard était aussi épais que du lait. Nous avancions prudemment dans une tentative d’épier le site de débarquement des envahisseurs elfiques dont l’arrivée nous avait été signalée. Nos esprits étaient minés par la moiteur de l’atmosphère et par la puanteur des marais sur notre gauche. Mais plus que tout cela, ce qui nous mettait mal à l’aise, c’était le grondement que nous percevions dans le lointain.

Un de mes hommes posa la question : « Ils ont un géant ? », un autre lui répondit : « Non, c’est une armée en ligne de bataille ! ». Mais ils avaient tort, tous les deux. Pour un soldat expérimenté tel que moi, il n’y avait aucun doute : ce que nous entendions était le trot de bêtes de cavalerie. J’ordonnai à mon bataillon de faire halte pour adopter une formation de combat. Le roulement se fit plus profond, plus rapide : je sus que nos ennemis forçaient l’allure. Des estafettes partirent en avant pour tenter de localiser l’adversaire. Le prélat dirigea la prière, invoquant le nom de Sunna pour qu’elle endurcît nos cœurs.

Le soleil se leva à l’est, et on vit alors se détacher une silhouette titanesque, flottant dans les nuages, une masse indescriptible d’horreur à l’état pur, qui paraissait tisser la brume comme les antiques léviathans de légende. Les hommes poussèrent des cris de surprise, d’autres proférant de vils jurons. Ni la froide lueur du jour, ni mes ordres ne purent briser le sort avant qu’une forme sinistre ne passât au-dessus de nous, portée par de grandes ailes de chauve-souris, poussant un sifflement strident. On entendit l’ennemi qui se lançait au galop. La terre se mit à danser sous mes pieds. Trop tard, je réalisai qu’il ne s’agissait pas là d’une force de cavalerie ordinaire.

Les exclamations de panique des estafettes me parvinrent. Je plongeai mon regard dans l’obscurité face à nous, tentant désespérément d’y discerner quelque chose. Et soudain, déboula un invraisemblable mur de cornes et de sabots, fonçant droit sur nous. Un fracas de tonnerre semblait le devancer, comme le mugissement d’un tambour dément. Des elfes vêtus de noir étaient accrochés au flanc des bêtes, un peu comme les oiseaux qui picorent le cuir des gros bisons sauvages. Fermement agrippés par des harnais, ils piquaient et excitaient leurs « montures » pour les faire partir dans cette galopade insensée.

En une fraction de seconde, ils heurtèrent nos lignes avec toute la force d’un tremblement de terre en marche. Les hurlements de mes hommes furent brusquement interrompus par le bruit sourd de l’impact. Les soldats furent rejetés çà et là, virevoltant en tous sens comme de vulgaires poupées de chiffon, mourant par dizaines. Puis je perdis connaissance. Tout ce dont je me souviens, ce sont les images de l’écume visqueuse dégoulinant du mufle de ces monstres, de la chair lacérée, et le tonnerre, un tonnerre incessant, qui résonne encore dans mon esprit.